Interviews : Rokia Traoré (Festi'Neuch, juin 2008)

Le premier juin, Rokia Traoré, se produisait sur la grande scène de Festi’Neuch juste avant Goran Bregovic.

Alors que je m’attendais à une performance live, sous le signe de la douceur et de la sérénité (bref à un concert de dimanche après-midi), quelle ne fut pas ma surprise de constater l’énergie et le groove, que cette artiste dégage sur scène. Bref ce concert explosif fut une véritable claque et pour beaucoup, la grande découverte de cette édition 2008 du Festi’Neuch.

Quelques heures avant d’entrer en scène, la chanteuse nous invitait à la rencontrer, pour un entretien, détendu et intimiste.
Tchamantché est définitivement une oeuvre très hybride, on se demande donc quelles sont ses racines et son background ?
Rokia:
Peut-être suis-je très hybride moi-même !! Quand j'ai décidé d'entreprendre ce projet je n'ai pas eu à me dire "je ferai ça comme ça, je mélangerai ça et ça". Non, en fait c'est très instinctif, ce que je fais demande vraiment du cœur et des tripes, c'est pas fabriqué, ça vient simplement de moi. Je suis comme ça et j'ai toujours été comme ça !

Ce côté un peu hybride explique en partie pourquoi en Afrique, il y a eu des gens très septiques quant à mon projet précédent. En effet, ce dernier inclue bien des instruments traditionnels, mais ils ne sont pas utilisés de manière traditionnelle. Ce n'est pas le même phrasé, ni les même arrangements.

D'ailleurs il se passera peut-être la même chose avec Tchamantché. Il se peut qu'en Afrique les gens qui connaissent la musique traditionnelle n'aimeront pas mon disque, car c'est trop transcendé et c'est quelque chose qu'ils n'attendent pas.
Le manque de reconnaissance en Afrique, est-ce parfois frustrant ?
Rokia:
Non, le plus frustrant serait de ne pas faire ce que j'ai envie de faire. Après il y des risques bien sûr. Lorsqu'on à tourné pendant plusieurs années avec un projet rodé et qu'on a envie de changer alors que tout marche bien, on a peur évidemment. Il y a un risque que je perde un public et que je n'en récupère pas un autre. Mais si j'ai eu la force et le courage de tout casser, c'est que j'ai une hantise, celle de stagner de ne pas évoluer. Donc là au moins, je fais ce que j'ai envie de faire.
Dans le titre Koudandi, vous dites que "le charisme est un dont du ciel, mais savoir obtenir ce qu'on veut de l'existence est une notion qui s'acquiert ici bas". Pourriez-vous développer cette belle formule.
Rokia:
C'est une notion très malienne. On dit qu'il y a des gens qui naissent pour être célèbre et pour être aimé. Ces personnes ont ce truc là qui s'appelle le charisme ou l'aura. C'est un acquis que certains possèdent parfois déjà des l'enfance. Au Mali on croit en cela, et on dit que c'est un don du ciel. Par contre, savoir utiliser ce don là, il faut l'apprendre au contact des autres. Parce que si on a ce don et que l'on ne sait pas quoi en faire, on fini par exaspérer et par décevoir des gens, qui avaient pour vous un à priori positif.

Et c'est là que se trouve le paradoxe, lorsque la vie vous offre de telles facilités, que les gens vous apprécient automatiquement, alors on a du mal à apprendre, tout devient un acquis.
Ce qui est important ce n'est pas les compétences qu'on a, mais c'est ce qu'on en fait…
Rokia:
Absolument! Et toutes les compétences et toute l'intelligence ne sont rien si on en fait rien. Et finalement, la capacité à "communiquer", à "être" avec les autres est un atout souvent plus important que des compétences concrètes. Au Mali, cette notion est énoncée très clairement. C'est une des règles d'éducation d'une personne bien élevée : savoir communiquer et être aimable avec les autres.
Comment s'y prend-on, pour se faire rencontrer la musique africaine et la musique occidentale, qui finalement sont très différentes à la fois du point de vue technique, mais aussi du point de vue de leurs significations ?
Rokia:
Quand on a une vie, qui a consisté en cette rencontre là, c'est naturel. C'est de devoir continuellement expliquer ce qu'est ma musique et d'entendre ce que les autres en disent, que j'ai fini par comprendre que oui, j’ai cette dimension "entre deux". Mais au début je ne m'en rendais pas compte, j'ai toujours fait des aller-retour alors je n'étais pas consciente d'avoir une personnalité "entre-deux".

Maintenant, en travaillant avec la partie malienne, je vois que les musiciens ont leur manière de percevoir, leur manière de jouer et je dois arriver à les faire sortir de leurs habitudes, de la musique traditionnelle. Mais, c'est pareil lorsque je viens du côté occidental. Là-bas je suis comme une blanche et ici je reste une africaine.
Vous êtes imprégnée par une multitude d'influences, y a-t-il également sur ce dernier album des influences rock ?
Rokia:
Oui, parce que j'adore le rock et que je n'en avais pas fait pour le moment. Mais j'en ai beaucoup écouté. C'est une musique qui me fait rêver, en tout cas un certain rock, (car quand c'est très électrique je crois qu'on y perd la musique). Celui des années 60-70 est très beau. Le titre Dounia est construit dans cet état d'esprit.
Cette coloration, blues, rock, est-elle apparue au moment de la production ou était-ce une volonté de départ ?
Rokia:
Le travail de la production était de trouver les musiciens, le batteur qu'il faut, l'ingénieur de son qu'il faut et le co-producteur qu'il faut. Ce dernier a amené toute une série de guitares et d'amplis vintages (une vingtaine) et le choix de ces instruments a été un gros boulot. Ensuite, il y la réflexion sur le son, en particulier celui du N'goni, qui devait s'intégrer dans une orchestration plus électrique.

Le reste du projet était déjà ficelé et avait déjà tourné sur scène. Je travaillais depuis 2 ans déjà sur les arrangements, la mélodie etc. Or à ce niveau, en studio rien a changé.
Avez-vous parfois l'impression de trahir une partie de vos racines, en faisant le choix de certaines sonorités plus occidentales ?
Rokia:
Non, quand on est sur le projet on est tellement enthousiaste et concentré qu'on à pas le temps d'angoisser. J'ai angoissé après, à la fin... et aussi en ce moment. Un album qui ne marche pas, ça rend les choses difficiles pour la suite.
La voix occupe une place centrale sur ce troisième disque.
Rokia:
Pour une chanteuse c'est un peu normal ! C'est mon instrument. En fait, c'est le traitement qui a changé. C'est un choix qui a été fait au moment du mix, la voix "lead" à pris un rôle principal et les cœurs ont été mis en retrait. Il n'y a pratiquement pas d'effet sur la voix et toutes les prises ont été faites sans reverb, ce qui m'intéresse c'est de faire moi-même les nuances.

La particularité de ce disque, c'est que la guitare y a une grand force, mais c'est toujours au service de la voix et pas l'inverse. C'est un album de chansons.
Vous avez choisi le titre de Gershwin "The Man I Love" pour clore Tchamantché. Pourquoi ce choix ?
Rokia:
nParce que Billie Holiday l'a interprétée!! Et j'adore ce qu'elle a fait. J'étais aussi vraiment ravie de participer à la tournée "Billie & Me" à travers les Etats-Unis, qui était organisée en son hommage. C'est surtout ça qui m'a donné envie de reprendre ce titre. Je n'avais pas re-chanté an anglais depuis mes débuts dans le rap et en fait, je ne pensais plus le faire. Mais finalement, c'était l'opportunité de réécrire des arrangements à ma façon et d'en composer une version africaine, qui à ma connaissance n'existait pas encore.

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